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Date: Wed, 19 Feb 1997 15:54:56 +0200
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Subject: [ZPAJOL] manifeste des 121 (6 sept 60)

Manifeste des 121
sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie
6 septembre 1960

Un mouvement très important se développe en France, et il est
nécessaire que l'opinion française et internationale en soit
mieux informée, au moment où le nouveau tournant de la guerre
d'Algérie doit nous conduire à voir, non à oublier, la
profondeur de la crise qui s'est ouverte il y a six ans.

De plus en plus nombreux, des Français sont poursuivis,
emprisonnés, condamnés, pour s'être refusés à
participer à cette guerre ou pour être venus en aide aux
combattants algériens. Dénaturées par leurs adversaires,
mais aussi édulcorées par ceux-là mêmes qui auraient
le devoir de les défendre, leurs raisons restent
généralement incomprises. Il est pourtant insuffisant de dire que
cette résistance aux pouvoirs publics est respectable. Protestation
d'hommes atteints dans leur honneur et dans la juste idée qu'ils se font
de la vérité, elle a une signification qui dépasse les
circonstances dans lesquelles elle s'est affirmée et qu'il importe de
ressaisir, quelle que soit l'issue des événements.

Pour les Algériens, la lutte poursuivie, soit par des moyens militaires,
soit par des moyens diplomatiques, ne comporte aucune équivoque. C'est
une guerre d'indépendance nationale. Mais, pour les Français,
quelle en est la nature ? Ce n'est pas une guerre étrangère.
Jamais le territoire de la France n'a été menacé. Il y a
plus : elle est menée contre des hommes que l'Etat affecte de
considérer comme français, mais qui, eux, luttent
précisément pour cesser de l'être. Il ne suffirait
même pas de dire qu'il s'agit d'une guerre de conquête, guerre
impérialiste, accompagnée par surcroît de racisme. Il y a
de cela dans toute guerre, et l'équivoque persiste.

En fait, par une décision qui constituait un abus fondamental, l'Etat a
d'abord mobilisé des classes entières de citoyens à seule
fin d'accomplir ce qu'il désignait lui-même comme une besogne de
police contre une population opprimée, laquelle ne s'est
révoltée que par un souci de dignité
élémentaire, puisqu'elle exige d'être enfin reconnue comme
communauté indépendante.

Ni guerre de conquête, ni guerre de "défense nationale", ni guerre
civile, la guerre d'Algérie est peu à peu devenue une action
propre à l'armée et à une caste qui refusent de
céder devant un soulèvement dont même le pouvoir civil, se
rendant compte de l'effondrement général des empires coloniaux,
semble prêt à reconnaître le sens.

C'est, aujourd'hui, principalement la volonté de l'armée qui
entretient ce combat criminel et absurde, et cette armée, par le
rôle politique que plusieurs de ses hauts représentants lui font
jouer, agissant parfois ouvertement et violemment en dehors de toute
légalité, trahissant les fins que l'ensemble du pays lui confie,
compromet et risque de pervertir la nation même, en forçant les
citoyens sous ses ordres à se faire les complices d'une action factieuse
et avilissante. Faut-il rappeler que, quinze ans après la destruction de
l'ordre hitlérien, le militarisme français, par suite des
exigences d'une telle guerre, est parvenu à restaurer la torture et
à en faire à nouveau comme une institution en Europe ?

C'est dans ces conditions que beaucoup de Français en sont venus
à remettre en cause le sens de valeurs et d'obligations traditionnelles.
Qu'est-ce que le civisme, lorsque, dans certaines circonstances, il devient
soumission honteuse ? N'y a-t-il pas de cas où le refus est un devoir
sacré, où la "trahison" signifie le respect courageux du vrai ?
Et lorsque, par la volonté de ceux qui l'utilisent comme instrument de
domination raciste ou idéologique, l'armée s'affirme en
état de révolte ouverte ou latente contre les institutions
démocratiques, la révolte contre l'armée ne prend-elle pas
un sens nouveau ?

Le cas de conscience s'est trouvé posé dès le début
de la guerre. Celle-ci se prolongeant, il est normal que ce cas de conscience
se soit résolu concrètement par des actes toujours plus nombreux
d'insoumission, de désertion, aussi bien que de protection et d'aide aux
combattants algériens. Mouvements libres qui se sont
développés en marge de tous les partis officiels, sans leur aide
et, à la fin, malgré leur désaveu. Encore une fois, en
dehors des cadres et des mots d'ordre préétablis, une
résistance est née, par une prise de conscience spontanée,
cherchant et inventant des formes d'action et des moyens de lutte en rapport
avec une situation nouvelle dont les groupements politiques et les journaux
d'opinion se sont entendus, soit par inertie ou timidité doctrinale,
soit par préjugés nationalistes ou moraux, à ne pas
reconnaître le sens et les exigences véritables.

Les soussignés, considérant que chacun doit se prononcer sur des
actes qu'il est désormais impossible de présenter comme des faits
divers de l'aventure individuelle, considérant qu'eux-mêmes,
à leur place et selon leurs moyens, ont le devoir d'intervenir, non pas
pour donner des conseils aux hommes qui ont à décider
personnellement face à des problèmes aussi graves, mais pour
demander à ceux qui les jugent de ne pas se laisser prendre à
l`équivoque des mots et des valeurs, déclarent :

- Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes
contre le peuple algérien.

- Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des
Français qui estiment de leur devoir d'apporter aide et protection aux
Algériens opprimés au nom du peuple français.

- La cause du peuple algérien, qui contribue de façon
décisive à ruiner le système colonial, est la cause de
tous les hommes libres.

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