Toulouse
Novembre 97/Septembre 98
Textes et déclarations de
 sans-papiers


Prénom : Mohsen

Né le 12/04/63

Profession : maçon, carreleur, charpentier.

Je suis le nommé ci-dessus. Jíai sollicité une carte de résident de 10 ans díaprès líaccord franco-tunisien. Malgré que jíai justifié ma résidence habituelle de plus de 15 ans, malheureusement, ma demande était refusée à cause que je míétais marié en Tunisie en 1994, et aussi parce que jíai été arrêté par les gendarmes de Montpellier en conduisant une voiture en 1995. Les gendarmes míont demandé la carte de séjour, et moi je ne líai pas. Jíavais les papiers du véhicule et mon permis de conduire que jíai eu à Toulouse, le 10/10/86. Ils míont demandé líadresse en Tunisie, pourtant líadresse ici à Toulouse, cíest marqué sur le permis de conduire. Ils míont dit que puisque je níai pas la carte de séjour, il faut donner líadresse en Tunisie. Jíai été obligé de leur donner. Voici ces deux motifs pour lesquels jíai été refusé !

Moi, je vis dans un pays démocratique, un pays qui a le droit de líhomme. Je travaille depuis 1982 . Jíai monté au moins 300 maisons, bâtisse et charpente, mais pas de carte de sécurité sociale, pas de droit, pas de retraite. Quand je suis blesse, quand je suis malade, je vais au médecin, à la pharmacie. Je paye vers les 500 F visite et médicaments. Je níai jamais un problème ici en France et jíai que la peur : soit je marche dans les rues, à chaque fois que je vois un agent de police ou un gendarme, je me cache et je prends une autre rue ; soit dans les chantiers, où jíentends líinspection du travail ou les gendarmes, je míéchappe dans les habits du travail, et je ne reviens pas au chantier après au moins 3 jours, et là je risque de n'être pas payé par le chef du chantier.

Je suis un homme comme tout le monde, je veux vivre une vie libre, sans peur. Je veux mes droits de sécurité sociale, tous mes droits. Tout le monde me connaît que je suis sérieux, que je suis travailleur, et jíai présenté leur attestation à la préfecture : le mécanicien où je répare ma voiture, le médecin qui me soigne depuis 1986, depuis que jíai eu une allergie à la poussière du travail, le propriétaire de la maison que jíhabite, et plusieurs autres attestations et témoignages.

Voilà, ça, cíest un peu díhistoire de ma vie. Et à vous maintenant le jugement.

Merci díavoir lu et écouté cette histoire :
 

Líhomme clandestin dans les yeux des autres,
Mohsen
Toulouse, le 24/8/98
  [début textes]


Cíest grâce à eux que jíai pu tenir le coup ; ils míont aidé à respirer. De vous dire tout cela míaide aussi à respirer.

Une chose que je veux dire : Ce níest pas parce quíon nía pas de papiers quíon est des bandits. On est des personnes, comme tout le monde. Si on est ici cíest quíon aime ce pays.

Je voudrais monter mon entreprise, jíai déjà bien réfléchi à tout le projet. Je peux créer des emplois. Jíespère quíils vont me donner une chance de míinstaller. Je veux montrer que quelquíun qui nía pas de papiers, il est prêt aussi à enrichir ce pays.

Toulouse, le 29/10/97
 [début textes]

Si on se bat pour rester ici, cíest quíon a envie de vivre ici.
 
Moi je vis en France depuis 1985. Je suis venu parce que jíai beaucoup de famille qui vit ici : mon frère, beaucoup de cousins. En Tunisie, jíai fait líécole de maçonnerie, jíai le CAP. Ca mía permis de toujours travailler .

En 89, je suis allé 2 ou 3 fois à la préfecture me renseigner pour les papiers. La réponse était toujours négative. Sans demander le nom ni rien, au bureau díaccueil, ils disent toujours non. Ca mía découragé. En 91, je suis rentré en Tunisie 2 mois. Je me suis marié là-bas. A mon retour ici, jíai retrouvé du boulot sans problème. Mais à cause du fait que je níavais pas les papiers, jíai dû travailler très dur, beaucoup plus dur que les autres : je faisais 13 heures par jour, je devais faire le double du rendement par rapport aux gens qui ont les papiers. Cíétait presque de líesclavage pour garder la place.

Plusieurs fois, jíai été arnaqué, et pour des sommes très importantes. Le patron ne donne pas la paie à la fin du mois, et tu ne peux rien dire, tu nías pas de preuves que tu as travaillé, tu laisses tomber. Quatre ou 5 fois au moins ça míest arrivé. Une fois quand jíai demandé la paie, il a tiré le revolver, il a dit " tu pars "

Malgré toutes les difficultés, je níai jamais volé. Jíai eu des moments très durs, où je me suis même parfois privé de manger. Surtout pour payer le loyer, parce quíil faut aussi payer le loyer très cher pour habiter quand tu es sans-papiers.

Jíai gardé toujours líespoir quíil y aura un jour où jíaurai les papiers. On vit dans un pays démocratique. Je me suis dit : un jour il y aura une loi pour quíon ait les papiers. Depuis 92, je ne suis pas rentré en Tunisie, dans cet espoir díune loi pour les papiers.

Le 24 Juin, quand ils ont sorti la circulaire, ils en ont beaucoup parlé à la télé. Je níai pas hésité à faire la demande à la préfecture. Je demande la régularisation de ma situation pour que je puisse vivre normalement, comme tout le monde, que je puisse payer mes impôts et respecter la loi française.

Une semaine après, convocation . Je suis allé le 23/07, avec les papiers que jíai pu ramasser. En arrivant à la préfecture, jíai présenté mon dossier. La femme, sans regarder les papiers, elle a commencé à me mettre les obstacles : comme quoi tous les papiers ne valent rien (jíavais les photocopies du passeport et des visas, le certificat díhébergement de mon frère, une promesse díembauche, des factures...) " Il faut que vous rentriez chez vous ". Moi, jíai dit : " Cíest un début, je suis prêt à porter díautres justificatifs. " Elle a fini par accepter mon dossier, mais mía dit : " Vous ne serez pas régularisé, parce que vous êtes marié en Tunisie, il faut que vous rentriez chez vous. "

Deux ou 3 semaines après, jíai ramassé díautres papiers. La femme nía pas voulu me recevoir, jíai dû laisser tout au bureau díaccueil. Ca fait 3 mois et quelque. Pas de réponse.

Quand jíai appris líexistence du Collectif, je suis venu. Au début, je níosais pas parler des problèmes que je vis.

Je connais des familles françaises. Une savait déjà que jíétais sans-papiers, pas les autres; Quand je suis allé à la préfecture, jíétais choqué. Ces familles françaises ont dit "Ce níest pas normal. " Ils ont dit quíils allaient écrire au premier ministre pour moi ;

ë/í
  [début textes]


Moi, je suis la síur díun sans-papiers à qui la préfecture refuse la régularisation parce quíil a fait de la prison.

Mais la personne qui a fait une bêtise ne lía jamais faite en tant quíétranger. Mon frère, il aurait été en Chine ou au Japon, à la même période, il líaurait sûrement faite pareil, parce quíà líépoque il était très mal dans sa peau. Mais peut-être aussi que si maman avait été avec lui, il ne líaurait pas faite.

Mon frère a payé, il a fait ses 8 mois de prison.  Il regrette son acte, parce quíil a fait du mal aux autres, et à lui-même. Cela, il le regrette amèrement..

Quand un politicien est condamné par la justice, il peut se retrouver inéligible, et même être privé de ses droits civiques, et ne plus pouvoir voter. Mais à líissue de sa peine, il retrouve le plein exercice de tous ses droits. Pourquoi quand un étranger fait une bêtise, même une fois sa dette payée, on continue sans cesse à le lui reprocher, et à le mettre devant lui pour líempêcher de vivre en homme libre ë
 
Toulouse, le 30/07/98

    [début textes]


Mon mari il est venu en France en 90 avec son frère aîné qui fuyait líAngola. Son frère a demandé líasile politique et lía obtenu, mais pas pour mon mari, parce quíil était mineur, il níavait que 16 ans.

A sa majorité, il est venu à Toulouse, et a fait ses démarches pour demander líasile  Il a obtenu un récépissé de demandeur, mais finalement ça lui a été refusé, et le récépissé nía pas été renouvelé. Il a un peu travaillé quand il était en règle, mais ensuite, sans papiers, il était jeune, il síest mis plus ou moins dans une bande et il a fait des bêtises. Il a été incarcéré un an à cause de ça, de février 93 à février 94, mais il nía pas été condamné car líaffaire nía pas été jugée.

De 93 à aujourdíhui, il est resté tranquille. Il travaillait en intérim. En 95, on síest connus, et on síest mis ensemble. Notre enfant est né le 2 7 juillet 97. Il est français, car moi je suis française. Il y a 10 jours, on síest maries.

Quand on a entendu parler de la loi Jospin, il a fait sa demande . On lui a demandé un tas de papiers. Il lui manquait un passeport. Il a dit quíil níen níavait pas, vu comment il est venu avec son frère. Il a dit "  Je ne vais pas vous donner un faux passeport, je níen ai pas. " La demande a été refusée.

Dés quíils ont su quíon allait se marier, il y a 15 jours, les policiers níarrêtaient pas de passer chez moi. Ils lui ont dit de se présenter au commissariat de quartier, puis ils líont envoyé au commissariat central. Cíétait pour lui dire que cette affaire qui níavait jamais été jugée va passer au tribunal en octobre. Normalement, au bout de 5 ans, il y a prescription. Mais on dirait que díavoir demandé les papiers, ça a accéléré le processus, et ça va être jugé  juste avant la prescription.

On a peur dès qu'on entend la porte, la sonnette. Il avait trouvé du travail au noir, mais je lui ai dit " laisse tomber, jíai trop peur quíon te prenne ". Pourtant, moi je travaille, mais je ne gagne pas beaucoup. Ce níest pas une vie.

Ceux qui ont eu des ennuis avec la justice, la préfecture leur tombe dessus. Ils ne regardent rien, si cíétait des bêtises de jeunesse, si la personne síest rachetée, si maintenant elle vit honnêtement, si ça met une famille en líair. Il refusent absolument de laisser une chance à la personne. Ce níest pas juste.

Pourquoi ceux qui ont fait de la prison, ils les pénalisent encore ë Pourquoi ë Ils ont payé.

 

Toulouse, le 30/07/98
[début textes]

JE VEUX FAIRE MA VIE A TOULOUSE.
 
Moi, mon père est ancien combattant. Il a été blessé pendant la guerre. Je suis le plus jeune de la famille, tous mes frères sont en Europe : en Suisse, aux Pays-Bas, en France, en Italie.

La première fois que je suis venu, jíétais encore apprenti coiffeur. Jíai habité  en foyer. Jusquíen 88, je rentre, je reviens. En 89, je suis revenu avec un visa, et jíai habité chez ma síur à Paris. Díabord elle était locataire, puis elle a acheté son appartement. Jíai toujours travaillé. Dans la coiffure, mais aussi des ménages, des gardes díenfants... Depuis 94, je vis à Toulouse. Jíai des amis français, et jíai rencontré une fille, avec qui je vis.

Mon père, je ne líai pas vu pendant 8 ans. En 96, il est mort. Il a été malade pendant deux mois avant de mourir. Comme je níai pas les papiers, je níai pas pu sortir pour aller le voir.

Alors, jíai demandé les papiers. Avant, je ne les avais jamais demandé. Je ne míen étais jamais occupé. Je sortais, jíallais voir mes frères en Europe. Je ne míinquiétais pas. Mais quand mon père est mort, sans que je puisse le voir, jíai réfléchi. Ma mère est là-bas aussi. Il peut arriver la même chose. Alors jíai fait la demande. Il faut que jíai les papiers pour elle.

Moi je veux faire ma vie à Toulouse. Jíai envie de me perfectionner, de passer un diplôme. Avec mon amie, on pense à se marier.
 

Toulouse, le 29/10/97
  [début textes]


Moi, je suis venu pour faire mes études en France. Je suis titulaire díune maîtrise en électronique, mais au Maroc, je ne peux pas míinscrire en troisième cycle, à cause de mes activités politiques, parce que je suis membre du PC marocain.

Je suis donc venu en France. Je suis arrivé en Août 97, avec un visa de courte durée. Le 9 septembre, jíai déposé une demande pour obtenir un titre de séjour. Jíai contacté plusieurs directeurs de recherche, ici et à Dijon, qui me prendront dans leur équipe sans problème vu que jíai la mention. Pour les étudiants étrangers, pour faire une thèse de 3ème cycle, la mention à la maîtrise est obligatoire. Cette année, je me suis inscrit à un Centre de Langue Française pour me perfectionner dans la langue et rédiger ma thèse lían prochain.

Quand je suis allé déposer mon dossier, au début, la dame a refusé de me le prendre. Elle disait : " Il faut que tu rentres chez toi. " Jíai demandé pourquoi. Elle a répondu : " Tu nías pas de ressources, tu dois rentrer chez toi ". Pourtant, je níai pas de problème de ressources, je suis pris en charge par la famille. De ce point de vue là, le dossier est bon. Jíai dû insister pour quíelle prenne mon dossier. Elle nía pas voulu accepter les photos díidentité. Elle a dit : " Ce níest pas la peine. " Pourtant, cela faisait partie des pièces qui étaient demandées.

La semaine dernière, jíai reçu la convocation pour aller chercher la réponse. Cíest un refus, parce que je níai pas le visa de longue durée. Mais jíai fait ma demande avec un visa de courte durée au départ, quand jíai demandé le dossier. Je líai bien spécifié. Et maintenant, ils me refusent parce que mon visa est de courte durée ! Pourquoi míont-ils envoyé un dossier alors ë

Par rapport à ce qui míarrive, je voudrais dire deux choses :

Díabord, on naît par coup de chance, il níy a pas de mérite à naître dans un pays plutôt que dans un autre. Pourquoi est-ce que je níaurais pas le droit de faire un troisième cycle , puisque jusque là, jíai prouvé que jíen suis capable, et que des directeurs de recherche sont díaccord pour suivre ma thèseí Au Maroc, cela míest impossible.

Ensuite, par rapport à la façon dont la dame de la préfecture mía reçu, je trouve que ce níest pas normal. Elle nía pas à faire de remarques quand on lui donne le dossier. Elle doit juste le prendre et regarder síil est complet, si on a bien fourni les papiers demandés. Elle nía pas à refuser les photos et à dire " Rentre chez toi ".

Toulouse, le 1er Novembre 1997

 [début textes]


Mon ami, il est arrivé en France en 91. Il a demandé líasile politique, il a eu un récépissé. Mais líasile politique a été refusé, alors, il síest procuré un faux passeport, un passeport portugais. Lui, il est angolais. Pendant 5 ans, il síest baladé avec le faux passeport. Quand il y a eu la circulaire, il est venu de lui-même à la préfecture pour dire que ce passeport níest pas à lui.

Il a été aussitôt incarcéré pour faux, et condamné à 6 mois de prison ferme.

A la sortie des 6 mois, il a eu une notification de reconduite à la frontière. Il a tout signé. Mais à Paris, la police de líair lía relâché, sans lui donner aucun papier.

Il est revenu à Toulouse. On a appelé líavocat. Líavocat a dit " Ne bougez pas, tant quíil níy a pas díélément nouveau. " Quíest-ce quíils appellent un élément nouveau ë

Au bout de 3 semaines, en bas de chez nous, il a été contrôlé par les îlotiers. Il a été arrêté et condamné à 2 mois fermes pour défaut de papiers. Il devait sortir le 30 juillet 98.

Mais pendant ce temps, ils ont retrouvé une bêtise quíil avait faite en 92 et pur laquelle il avait eu 10 mois avec sursis à líépoque. Alors, ils lui ont rajouté le sursis.

Avec les grâces, il nía plus que 3 mois à faire, il devrait sortir en novembre. On a un enfant, un garçon de 2 ans, il est né le 22 février 96. Il est né en France. Moi, je suis en règle, jíai une carte de résidente díun an, je travaille. Lui aussi, il travaillait, il a les fiches de paie. Il travaillait dans le bâtiment, en intérim, comme enduiseur. Avec son faux passeport, il níavait pas de problèmes.

Mon enfant a 2 ans et demi. Il est perturbé. Je veux que mon enfant vive à côté de son père.

Il a fait des bêtises, il a payé. Quíils lui donnent sa chance, au moins de prouver quíil est capable de vivre honnêtement.

Quíils essaient au moins, quíils lui donnent un an. Cela passe vite un an.

On síest mis ensemble parce quíon síaime. On vit une histoire díamour. Donc, ce níest pas juste. Lui, il a fait confiance au gouvernement, il níétait pas à líaise avec ses faux papiers, il voulait juste être lui-même, avoir son identité. Ils devraient en tenir compte. Finalement, il a été condamné parce quíil síest montré honnête.
 

Toulouse, le 30/07/98
[début textes]


Toulouse, le 7 juillet 1998

Mesdames, Messieurs,
 
Je me permets de vous écrire pour expliquer ma situation de travail en France :

Je suis saisonnier depuis 1974 dans une entreprise de talc de Luzenac pendant six mois de líannée. En 1981, jíai eu la possibilité de régulariser ma situation, chose que je níai pas faite, pour sauvegarder, protéger mon poste au sein de líentreprise et croyant à la sincérité des dirigeants et ainsi quíaux droits que míoffrent les lois de ce pays.

En 1995 et en pleine saison de travail, jíai attrapé une maladie grave qui mía provoqué une hospitalisation urgente. Lors de mon séjour à líhôpital, je níai reçu aucune indemnité de la part de líentreprise. Pire encore, à la fin de la saison, líentreprise mía promis de renouveler mon contrat pour líannée suivante. Cette promesse ne se réalisera pas, absolument pas et à ma surprise je me retrouve à la porte après 22 ans de service.

En 1997, et après plusieurs appels téléphoniques et interventions de certains collègues qui étaient sur place, jíai pu avoir une grâce du patron et ainsi un renouvellement de mon contrat. Mais, à ma surprise et à la surprise de tout le monde, jíétais considéré comme un nouvel ouvrier, cíest-à-dire que mon ancienneté de 22 ans (depuis 1974) níétait plus prise en compte.

Dans ce climat de doute et de peur du futur, et surtout en vue de mon âge (50 ans), un âge qui ne me permet pas de refaire une autre vie au Maroc, je me suis décidé de profiter de líoccasion cette fois pour régulariser mes papiers, ce qui est la moindre des choses à mon égard, surtout après 24 ans de service envers ce pays.
 

MOHAMED
[début textes]


Je suis dans plusieurs associations, comme bénévole, et comme ça je rencontre beaucoup de gens, je peux aider. La France, cíest comme si elle ne savait pas profiter de líintelligence de la personne.

Moi, je cherche ma liberté pour míexprimer avec mes paroles et ma pratique : je veux montrer comment jíexiste. Or là, je níexiste pas, cíest comme si je níétais personne.

Ce níest pas des papiers qui vont changer la personne. Il vont seulement lui enlever les obstacles.

Les papiers, cíest la clé qui ouvrira notre prison

[début textes]

Tout ce quíon veut, cíest la liberté.

On ne veut pas la richesse des autres . Jíai préféré partir, laisser mes parents là-bas en Algérie Je suis venu pour demander une liberté que je níavais pas dans mon pays.

Chaque personne ici en France a ses raisons. Parfois, quand je suis tout seul, je réfléchis à comment ça se fait que je suis ici en France. Ce níétait pas ça, mon rêve. Mon rêve, cíétait de réussir, de fonder une famille devant mes parents, pas de les laisser, de les quitter.

Chacun de nous, avec ou sans papiers, a ses racines et ses origines, mais la terre a été créée pour tout le monde, pas pour Chirac, ou Jospin ou pour le président algérien ou italien. Elle nous appartient à chacun . En plus, on níest pas des millions. On est combien ë 150 000 sans papiers.

On níest pas venu voler, prendre le pain des autres, profiter des richesses. On travaille dur, la pelle, la pioche, les restaurants... Depuis que je suis en France, jíai appris plein de métiers. Oui, jíai beaucoup appris. Avant, quand jíétais chez mes parents, jíavais la belle vie : Je travaillais pour moi, jíavais la voiture, etc... Mais on mía convoqué pour le service militaire. Cíétait juste quand les problèmes en Algérie ont commencé, líarmée faisait des opérations dans les villages, les maquis. Moi, je veux bien risquer ma vie pour des gens qui níont pas les moyens de se défendre, mais pas pour des colonels qui dorment au chaud chez eux et qui ont bouffé tout líargent de líAlgérie. Au moment de líindépendance, mon père avait fait son choix. Moi aussi, jíai le droit de choisir. Pour moi, cíétait grave de quitter mes parents, mais je ne regrette pas.

Mais ici en France, je suis en liberté, et en même temps, du fait que je níai pas les papiers, je suis prisonnier. Cíest comme un prisonnier à qui on dit :  " Tu es libre ", mais on ne lui donne pas la clé pour sortir. Nous, on mène une vie de risque. Le risque il existe toujours...

Plusieurs fois, le patron míappelle le soir pour du travail. Le lendemain matin, je prends le métro, mais arrivé au Capitole, je trouve la police. Demi-tour. Au bout díun moment, les patrons ne míappellent plus. Une autre fois, je travaillais tard le soir, je posais des fenêtres. Il fallait finir. Arrivé chez moi, je devais manger, faire ma gamelle pour le lendemain.. Je níavais rien. Je décide díaller à líépicerie de nuit à St-Cyprien pour acheter. A St-Cyprien, les CRS. Demi-tour. Ce soir-là, je níai pas mangé, et le lendemain, je suis allé au travail et jíai passé la journée sans gamelle, sans rien. Même les courses, on ne peut pas les faire tranquillement. Combien de fois je vais au Géant, et je dois faire demi-tour à cause des CRS.

En dévoilant nos vies et nos problèmes, on peut toucher des gens. On ne peut pas comprendre quelquíun si on ne connaît pas la situation quíil vit. Jíespère pour tout le monde quíil níaura pas besoin de vivre notre vie. Heureusement, jíai du soutien, des gens díaccord pour ce qui est bien pour tout le monde. Quand je parle avec eux, ou comme en ce moment, ça me fait líeffet díun calmant.

ë/í
[début textes]


Lettre ouverte à Monsieur le Préfet de la Haute-Garonne

Toulouse, le 30/06/98
 Monsieur,
Je suis rentré en France en 1988 pour travailler. J'ai bénéficié de contrats de travail saisonnier, Etant un maçon hautement qualifié, je n'ai trouvé aucune difficulté à trouver des patrons qui m'ont même proposé de me déclarer. Le seul problème qui a entravé la bonne marche des choses, c'est l'absence répétée d'une pièce d'identité. Cela a tellement constitué un handicap pour moi que j'ai été victime de malhonnêtes gens qui m'ont fait travailler sans me payer. Je n'ai malgré tout pas baissé les bras et je continue à travailler pour payer les frais fixes tels que loyer, factures, EDF et Telécom. Ainsi, j'assume les frais du quotidien : frais de transports et autres....

Je suis rentré une fois pour voir ma famille au Maroc en 10 ans de vie en France. Je suis retourné en 1992 reprendre mes activité à Toulouse : bâtiment, encore bâtiment, et toujours bâtiment. Je commence tôt le matin et finis tard le soir. Le jour où je ne travaille pas, je me fais du souci pour l'avenir et je me sens inutile.

J'ai passé les meilleurs années de ma vie au service de la France : j'ai participé à construire des chantiers importants tels que le métro VAL de Toulouse, la nouvelle clinique Sarrus-Teinturiers (allée Charles-de-Fitte), l'hôtel Sofitel (allée Jean-Jaures)... pour n'en citer que les plus édifiants. Sans oublier que si je connais la banlieue toulousaine, c'est juste pour y avoir travaillé, notamment construit des villas à deux : uniquement le maníuvre et moi. C'est vous dire l'importance de mon travail : j'ai davantage travaillé en France qu'au Maroc. Je me suis intégré par le travail et pour le travail.

Je ne demande à la France qu'une seule chose : le permis de travailler au grand jour. Ne plus avoir à vivre dans l'ombre. J'ai espoir qu'on réétudiera mon cas et que le résultat sera positif

En attendant ce jour, je vous présente, Monsieur le Préfet, mes meilleures marques de gratitude de vouloir bien me recevoir.

[début textes]

PRESQUE UN QUART DE SIECLE OUVRIERS A LUZENAC,
ET NOUS VOILA SANS- PAPIERS, SANS DROITS !
 
Tous les trois, on est Marocains. Pendant 24 ans et 20 ans pour les autres, on a travaillé à LUZENAC, à la mine de talc. On a travaillé comme saisonniers, c'est-à-dire qu'on avait des contrats et des cartes pour 6 mois, renouvelées tous les ans. On travaillait 6 mois ici, on rentrait 6 mois au MAROC.

Je suis venu en FRANCE depuis 1977 , à l'âge de 18 ans. J'étais avec mon père, qui travaillait ici depuis 1968 . Maintenant, il est retraité au MAROC. J'ai les coutumes françaises ; je n'ai jamais eu de problème. J'aime rester ici.

Depuis 1977 ,je travaille à LUZENAC, à la mine de talc. Je suis conducteur d'engins à la mine. J'aime mon travail. Tous les ans, j'attendais le mois de mai pour venir en FRANCE, et après les 6 mois, on repartait au MAROC.

Avec mes camarades saisonniers comme moi, quand on entendu parler de la circulaire, on s'est dit : "On va demander des papiers, une carte de dix ans, pour être tranquilles". On a fait la demande, on était confiants, vu tout ce qu'on a toujours travaillé et toujours en règle.

On a eu un refus : " Vous devez rester saisonnier ". Comme on attendait le résultat de la demande, on n'est pas rentrés au MAROC cette année, et on n'a pas pu faire viser nos passeports par l'office de migration au MAROC. Alors, on n'a pas pu refaire le contrat pour cette année.

A cause de ça, parce qu'on a fait confiance au gouvernement, on se retrouve sans rien: on n'a plus de papiers, on n'a plus de travail...Moi, j'ai une famille avec 5 enfants au MAROC ; et ça lait un an que je ne peux plus rentrer. Ma petite fille d'un an, je ne l'ai toujours pas vue. J'ai une promesse d'embauche. Je veux continuer à travailler ici, à vivre ici.

Moi, je travaille pareil à LUZENAC depuis 1974. Ca fait une bonne période, presque un quart de siècle, et je commence à être âgé . Pour trouver du travail , l'âge , c'est un handicap . Alors, après 24 ans de travail à la mine, où je peux trouver du travail ailleurs ë Si je suis expulsé , je vais tout perdre: plus de retraite, plus de sécu. Si je suis expulsé, les frontières sont fermées, et je níaurai pas de droit de revenir. Jíai 6 enfants au MAROC , il faut que je travaille.
 

TOULOUSE, le 22/05/98.
[début textes]

17 ans ouvrier en France : on ne peut pas rayer une vie comme ça.
Mon père est ici, on veut vivre ici avec lui.

Mon père est arrivé en France en 1967 . Il va vous expliquer :

Je suis venu par le bateau. A líépoque, pour venir en France, il fallait síinscrire dans un bureau, et on faisait passer une visite médicale, plus quíà líarmée. Après la visite, ils donnaient un certificat médical avec la photo. Sur le bateau, on était très serres, tous assis par terre, sans la place pour bouger. A líarrivée à Marseille, pour passer la douane, il fallait juste le certificat de bonne santé avec la photo. Après je suis allé au Creusot chez un ami, et jíai commencé à travailler, dans les travaux publics. Ma femme était en Algérie. Un garçon et une fille sont nés en Algérie. En 74, jíai fait venir ma femme et mes enfants. Tout ce temps où je restais sans eux, jíavais très mal. Les autres enfants sont nés au Creusot. Jíai 5 enfants français. Pendant 17 ans, jíai travaillé en France, le goudron sur les routes, et en usine. En 84, mon père est tombé malade là-bas. Alors je suis retourné pour mon père. Je suis retourné avec la femme et les enfants. "

Moi, je suis français. Je suis né ici. Jíavais 9 ans quand on est partis.

En Algérie, ça ne míallait pas. En 93, je suis revenu en France. Jíai habité dans un foyer, et jíai de suite trouvé du boulot. Jíai pris un appartement, et jíai fait venir mes 2 frères français. Tous les 2 travaillent.

En Algérie, mon grand-père est mort. Alors, jíai demandé un visa pour mon père. On a attendu 3 mois pour avoir le visa pour venir un mois. Quand il est arrivé, jíai demandé une carte de séjour pour mon père. Cíétait sous le gouvernement Juppé. Refusé . A nouveau, jíai fait la demande dans le cadre de la circulaire Chevènement. Refusé à nouveau ! Motif : il nía pas un visa de long séjour !

Pendant 17 ans, mon père a été ouvrier en France. Il a travaillé à faire les routes, et en usine.. Et la préfecture fait comme síil níavait jamais été là, comme síil níavait jamais vécu dans ce pays. Il a 5 enfants français, et líétat le traite comme un touriste !

" Rien ne prouve quíil peut rester ici, il ne rentre dans aucun critère. " Voilà ce que nous a dit la femme qui nous reçus lors de líentretien. 17 ans ouvrier en France, père de 5 enfants français. Ce níest pas des critères suffisants, ça ë

Elle a ajouté : " Oui, mais si on vous fait la carte, vous allez faire venir votre femme. " Eh alorsí ë Bien sûr quíil va faire venir sa femme. Cíest normal de vivre avec sa femme, non ë Même Le Pen si on lui demande, si on ne lui dit pas que cíest pour un arabe, il trouvera ça normal..

Déjà, quand on est allés déposer le dossier à la préfecture, líemployé nía pas voulu le prendre, et jíai dû me disputer avec lui pour quíil líaccepte.

" Depuis que je suis là, mes enfants sont mieux. Je míoccupe díeux, je prépare pour quand ils rentrent du travail. Moi aussi je vais mieux. Je suis malade. Líestomac et surtout jíai de líasthme. Ici en France, ce níest pas grave, parce quíon trouve les médicaments. En Algérie, jíhabitais un village, il níy avait pas de remèdes ou alors très chers. Jíai eu plusieurs crises graves. "

Beaucoup de gens, même à la préfecture, trouvent que ce níest pas normal quíil níait pas la carte. Nous, on veut vivre avec mon père. Toulouse, le 6 Novembre 1997

 
Pour toutes ces raisons, il faut les papiers
[début textes]


Je veux rester ici. Jíaime vivre ici. Síil ëy a pas la liberté, il níy a pas la vie.

Jíai 31 ans, je suis marié au Maroc. Je níai pas vu ma femme depuis presque 10 ans. Mon fils à 10 ans ; je lui parle au téléphone, il ne me connaît pas, je suis comme un étranger pour lui. Avec ma femme, ça devient pareil. Je ne peux pas aller les voir à cause des papiers.

Jíai passé ma jeunesse ici. Je ne peux pas retourner au Maroc maintenant. Il faut que je me tueí

Des fois, la police míarrête ; il me relâche un jour après. Je ne fais pas de trafic ni rien.

Des gens ont la carte dans la poche, moi je níai rien. On mía mis les menottes parceque je níai pas les papiers. Jamais on ne míavait fait ça.

Pour le travail, tu trouves difficilement à cause des papiers. Les gens ont peur de te donner du travail, ils ont peur quíon te voie avec eux.

Tu nías aucune fiche de paie.

Jíai travaillé 7 ans dans le bâtiment mais je níai aucune preuve.

Des fois je níai rien à manger. Pour le logement cíest pareil. Que faut-il faireí Voler ou faire des choses pas biení Non.

Sans-papiers, tu nías rien pour manger, pour dormir...

Tu vois la police, tu peux pas approcher. Si tu es loin, ça va. Il faut faire attention sans arrêt.

Si j ëai les papiers, je peux travailler, même la nuit, ça míest égal. Je cherche pas le RMI ou quoi.

Les patrons avec qui tu travailles, ils savent que tu nías pas les papiers ; ils en profitent pour ne pas te payer ou te donner des chèques sans provisions. Tu peux rien faire.

Avec certains tu travailles pendant un mois, ils te donnent un peu díargent : 100F de temps en temps, 1 paquet de cigarettes et puis après il te disent . " Je níai rien à te donner, je tíai déjà payé ". Une fois, au mois díaoût : 27 jours de travail. Il nous a rien donné.

Pour toutes ces raisons, il faut les papiers.

Si jíai les papiers, je suis déclaré, jíai déjà une promesse díembauche.
 

Toulouse, 15/12/97
 [début textes]

MON PERE A PARTICIPE A CONSTRUIRE LA FRANCE ET IL N'A AUCUN DROIT.
JE SUIS UN FILS D'OUVRIER. PAS UN FILS D'IMMIGRE.

Moi, je suis né français, je n'ai rien fait pour ça, je suis jeune, je commence juste à travailler, ça ne fait pas beaucoup d'années. Mon père, il a fait le plus gros boulot, pendant 17 ans il a travaillé ouvrier en France,

et à lui on ne reconnaît rien, aucun droit. Il n'a même pas les papiers. Je trouve qu'il a fait plus pour la France que moi ou qu'un français de mon âge, il mériterait d'être français.

Mais au lieu de ça, parce qu'il est retourné vivre un moment en Algérie, 'est comme s'il n'avait jamais rien fait, comme s'il n'existait pas.

En Algérie, il n'a pas bossé. Le plus gros travail, c'est ici en France. En France, il n'existe pas, en Algérie, il n'a rien fait. Lui-même, il ne sait plus s'il est d'ici ou s'il est de là-bas. Personne ne le reconnaît. S'il n'a pas de

droit ici, alors là-bas ! Il n'a même pas de fiche de paye de là-bas. Si je me mets à sa place, je ne sais pas comment je me sentirais.

Parfois, je me dis : " Si un jour l'Algérie s'arrange, j'y vais. " Mais si je pars, je n'aurai plus aucun droit ci. Toutes les années ou j'ai bossé, j'ai souffert, ça sera rayé. En fait, tu travailles juste pour gagner de l'argent, tu as un salaire, donc tu n'as rien à dire, tu n'as pas le droit de parler.

Un ouvrier qui a bossé tant d'années, il doit avoir plus de droits qu'une personne comme moi.

Avec cette histoire de papiers, mon père, il m'a appris beaucoup de choses sur les ouvriers. Dès qu'il a commencé à travailler ici, il disait qu'il faisait les boulots les plus durs. Mais il vivait, c'était tranquille. Il se faisait rarement contrôler, ce n'était pas un problème. Il avait des amis ouvriers, des français et des arabes. A cette époque ils ne savaient pas bien parler je français, mais ils étaient bien traités. Maintenant, on a les moyens, on sait parler le français, et on est maltraités. C'est vrai qu'à l'époque, le travail ouvrier était considéré, il avait de la valeur. Les ouvriers comme mon père, ils étaient quand même bien vus.

Ceux qui ont bossé avant, ils n'ont rien, mais ils ont construit la majorité des choses, comme le Mirail, c'est des gens comme mon père qui l'ont fait. Moi, je travaille, mais quand je suis venu, tout était déjà prêt. C'est les ouvriers d'avant qui ont construit la moitié des choses de maintenant.

Ils sont tout faux ceux qui crachent sur leur père parce que c'est un ouvrier. Les ouvriers ils étaient bien respectés. Mon père, il me dit qu'avant, il y avait de tout comme ouvriers : des italiens, des espagnols, des portugais, et aussi des français. Maintenant, quand on parle des ouvriers d'avant, on parle pratiquement que des Africains, noirs ou arabes. Les italiens, par exemple, on n'en parle plus.

ë/í
  Les gens , les jeunes surtout ont l'impression que avant, dès que les patrons avaient besoin d'ouvriers, ils allaient les chercher dans leur pays, et puis qu'ils les renvoyaient quand ils n'avaient plus besoin,. lls croient que les ouvriers d'avant, c'étaient comme les esclaves. Il ne savent pas que les ouvriers qui ont construit la France, ils sont toujours là, autour d'eux, même si certains ne sont pas arrivés à la retraite.

D'autres, en voyant ce qui se passe, ils se disent : " Mon père a travaillé toute sa vie ici, il n'a rien eu, je ne vois pas pourquoi moi je vais travailler pour ne pas être reconnu ". C'est pas un bon raisonnement. Moi je préfère

dire ce qui arrive à mon père, l'écrire, expliquer qu'il été 17 ans ouvrier en France, qu'il a 5 enfants français, et que la préfecture ne lui donne pas les papiers. Il n'a aucun droit, et ça ce n'est pas normal, parce qu'à cause de son travail ici en France il a le droit. Ca a de la valeur de dire ça, parce que ça va pouvoir rester, dater. Dans 10 ans, 30 ans, il y aura toujours des archives, les gens pourront savoir ce qui s'est passé.
je trouve que sur chaque immeuble il faudrait mettre le nom des ouvriers qui l'ont fait. Le métro par exemple, on ne sait pas qui l'a fait. Il y a le nom de celui qui a décoré la station, il n'y a pas le nom des gens qui l'ont construite. Ce n'est pas normal. Moi j'aimerais bien pouvoir me promener et montrer la ville en sachant qui a fait les choses. C'est vrai, quand ils finissent un immeuble, ils remercient le chef d'équipe, et c'est comme si les autres, ceux qui ont construit, n'existaient pas. A l'usine, c'est pareil, cíest toujours le nom de l'usine, le nom du patron partout.

C'est comme les anciens combattants, il y a leur nom parce qu'ils ont bataillé pour la France. L'ouvrier aussi il bataille.

Toulouse, le 22/04/98

[début textes]

 Il níy a pas de justice pour les gens aujourdíhui.

Nous, on a quitté la famille du bled pour chercher un avenir pour eux. On níavait pas les moyens de construire leur avenir là-bas.

Moi, jíai quitté lí Algérie pendant les événements de 90 /91. Je suis venu en France régulièrement, avec un visa díun mois. Jíavais 22 ans, je ne connaissais personne. Jíai vécu comme ça, jíai travaillé, jíai fait des bêtises. cíest la jeunesse. Et puis, je me suis rendu compte que je suis en train de gâcher mon temps. Alors, je suis venu à Toulouse. Jíai rencontré ma femme en 93, ça mía donné une autre envie de vivre, de me battre. Je voulais me battre pour faire une famille. En 95, on síest mariés. Jíai frappé à toutes les portes en 95 pour avoir mes papiers. Ca nía rien donné. Avec la loi Pasqua, rien à faire. Bon, cíest pas grave.

En Juillet 96, ma fille est née. Jíai fait des demandes : ma femme est française, ma fille est française, et moi, je níai pas les papiers. Mais ça nía encore rien donné.

Janvier lían dernier (97), je sors de chez moi pour prendre líair, je rencontre des flics en civil, ils me demandent les papiers. Jíai dit : je níai pas les papiers, mais jíhabite là, je suis marié, jíai un enfant. " Ils ont dit " rien à foutre, pas de papiers, on tíembarque. " Dans la voiture, ils míont dit des choses quíils ont líhabitude de dire, que je suis un clando, que jíai rien à faire ici, que je suis marié à cause des papiers..

Je suis resté 24 heures au centre. Au tribunal, le juge mía donné un mois, parce que jíétais sans-papiers. Jíai fait 15 jours à St-Michel. Ils voulaient míexpulser. A la sortie, je suis passé devant le juge, mais il a dit : " On peut pas líexpulser, sa femme est française, et il a un enfant français. " Ils míont assigné à résidence pendant 6 jours, puis ils míont dit quíil faut que je quitte le territoire. Les flics de Blagnac sont passés chez moi et míont fait signer un papier pour dire que je pars tel jour, telle heure.
Jíai trouvé un copain qui mía hébergé pendant 4 mois chez lui.. Je ne dormais pas chez moi, je ne voyais pas ma fille.
Après, il y a eu la circulaire, jíai fait 2 demandes pour la circulaire. Mais ils míont refusé, parce que jíai fait la prison à St-Michel líannée dernière. Ils ont dit : " trouble à líordre public ".
Mais ils míont mis en prison parce que je níai pas les papiers !
Ils ont dit aussi un deuxième motif de refus : que je níassume pas ma responsabilité parentale. Mais ils míempêchent de travailler en ne me donnant pas les papiers, et ensuite ils me reprochent de ne pas nourrir mon enfant !
Jíai fait un recours gracieux.
Pour exploiter les gens, ils les cherchent sans problème, mais pour leur rendre justice, ils ne les connaissent plus.
Il níy a pas de justice pour les gens aujourdíhui.
 

Toulouse, le 11/2/98
[début textes]

Il faut une vraie régularisation, pour que les gens vivent.
Pas une régularisation qui fait tourner les gens en rond.

Ma vie, cíest comme avant, à part la petite vignette sur mon passeport.. Mais sinon, je suis toujours pareil, toujours dans la même galère, avec des dettes de loyer, obligée díemprunter pour líeau, líélectricité, etc..

Ca fait 6 ans que je vis en France. Je suis venue pour rejoindre mon mari, qui était artisan. Jíai 4 enfants : 15 ans, 12 ans, 8 ans, 5 ans. Le dernier est né ici. Mon mari est parti, je vis seule avec les 4 enfants. Je faisais partie du Collectif des sans-papiers de Toulouse, et jíai été une des premières à être régularisées, avec la circulaire Chevènement. Mais ça nía pratiquement rien changé, parce que mes enfants, eux, ne sont toujours pas régularisés. Cíest comme síils níexistaient pas. Ca fait que je níai pas droit aux allocations familiales, je níai droit à rien. Avec quoi je vis ë

Je fais des ménages, mais ce níest pas toujours, et cíest loin, jíai beaucoup de trajet. Jíai trouvé un travail, mais cíétait un contrat CES. Jíétais contente, mais à líANPE, pour faire un contrat CES, on mía dit que je dois être inscrite au chômage depuis plus díun an, ou être RMISTE. Mais pour le RMI, il faut être au chômage depuis 3 ans. Je suis là depuis 6 ans, le petit est né à Toulouse. Ils ont reconnu cela puisquíils mont donné les papiers. Mais en même temps, ils font comme si ma vie ici commençait juste du jour des papiers, du mois de Juillet.

Cíest un cercle infernal. je tourne en rond, je suis coincée. Depuis juillet que jíai été régularisée, jíattends de recevoir la convocation pour mes enfants : ils míont dit tous les papiers que je dois amener et de faire une lettre pour demander leur régularisation. Jíai tout porté le lendemain, et depuis, toujours rien. Il faut quíils passent la visite médicale pour avoir les certificats de LíOMI. Cíest obligatoire pour toute demande de régularisation. Pour moi, la visite, ça mía coûté 1050 F, et pourtant, cíest vraiment une visite de rien du tout. Pour les enfants je ne sais pas combien.

Je suis retournée demander des nouvelles à la préfecture avant-hier. Ils míont dit : " Toujours rien, il faut attendre ".

Quand ils míont régularisée, ils ont dit :    "  Cíest humanitaire, cíest parce que vous êtes parent díun enfant né en France. " Où est líhumanité, síils ne régularisent pas les enfants ë Les enfants eux, ils sont de Toulouse. Ils vont à líécole, ils ont les copains, cíest chez eux. Pour eux, ils sont là, il bougent pas de là.

Síils régularisent les gens, cíest pour quíils vivent, pas pour rien.

Je connais une autre dame dans mon cas; On lui a donné les papiers, mais sa fille níest pas régularisée, Pour eux, elle ne compte pas.

Les gens me disent : " Cíest bien, tu as eu les papiers. " Mais moi, à part cette vignette sur mon passeport, je ne vois pas quíil y a eu régularisation ici. La vignette, cíest beaucoup parce que je ne crains plus díêtre expulsée, et cíest rien si les enfants ne sont pas régularisés, parce que cíest à cause díeux quíon est là.

Ce níest pas normal ; quand ils régularisent il faut quíils comptent tout le monde : la femme si elle est là, et les enfants. Ils existent, ils sont là.

Toulouse, le 18/02/98
[début textes]

JE SUIS OUVRIER DEPUIS 15 ANS.
ME BATTRE POUR LES PAPIERS C'EST ME BATTRE POUR LA
RECONNAISSANCE DE MON TRAVAIL
 
Après 15 ans d'existence ici en France, j'ai reçu le refus de régularisation avec l'aide au retour. On me propose 4500 f pour retourner en Tunisie. Je me demande si la vie de quelqu'un peut être comparée à de l'argent...

Surtout durant ces 15 ans, j'ai perdu ma propre culture, parce que j'ai bien aimé ce pays, j'ai respecté ses lois, et j'ai fait des amis de souche française, et je m'y suis esquinté la santé en travaillant très dur pur ne pas voler. Alors ils disent qu'ils vont conduire les sans-papiers maintenant dans leur pays...Moi, c'est là-bas où je vais me sentir étranger, car les amis d'enfance que j'ai laissés là-bas, j'ai remarqué, par les courriers qu'ils m'envoient, qu'ils me considèrent celui qui s'attache à un pays occidental, et leur ramène une culture étrangère.

Alors je me demande : est-ce que le gouvernement français se rend compte à quel point il détruit psychologiquement des gens innocents en disant qu'il va les envoyer dans leur pays d'une façon " humaine " ë

lls considèrent que les sans-papiers ici sont des délinquants. On leur donne ça pour qu'ils partent. Les gens qui sont là n'ont pas besoin de cet argent, ils ont juste besoin d'être régularisés.

Moi, depuis 15 ans que je suis là, je peux justifier de 9 ans de présence. J'ai 3 promesses d'embauche. Mais ils ne veulent pas me régulariser parce que je suis marié en Tunisie. Soi-disant qu'il faudrait être célibataire

ici, ou marié ici. Mais à d'autres, ils disent " on ne peut pas vous régulariser parce que vous n'êtes pas marié. "

Ils disent : " Vous avez des attaches en Tunisie ". Quelqu'un qui n'a pas d'attache, à mon avis, c'est quelqu'un qui est perdu complètement. On a des attaches ici et là-bas, on a des amis, des parents, ici et là-bas. Ils proposent 4500 F qu'en plus le gouvernement de là-bas va nous prendre !

Mais ce n'est pas la question,. Même s'ils me donnaient 10 millions, je ne suis pas d'accord. Je me débrouille pour travailler, être utile, je n'en ai pas besoin. Je veux juste une carte pour continuer de vivre ici.

Qu'est-ce que je vais faire là-bas ë Je n'ai aucun avenir là-bas, ici je suis intégré, là-bas, non. Quand j'ai été rejeté à la préfecture, la femme elle m'a dit qu'on est trop nombreux, qu'il faut rentrer chez nous. Alors là je me suis senti vraiment étranger
Sans-papiers, tu dois accepter le travail le plus pénible. Le bâtiment, c'est un travail pénible. Moi, je suis jeune encore, et je suis déjà fatigué par le travail., alors les
plus âgés ! J'essaie un peu de lire, mais quand je travaille, ce n'est pas possible, je m'endors tout de suite.

ë/í
 [début textes]


J'ai fait une carrière de 15 ans. Au métro de Toulouse, par exemple, j'ai travaillé pendant 6 mois à la construction. Il y avait beaucoup de sans-papiers. J'ai eu de la chance je n'ai pas eu d'accidents.

A mon avis, tout ce que j'ai fait pour la France, ça peut être récompensé par une carte de séjour. lls ont oublié le côté correct, le coté travail. Si on compte toutes les maisons que j'ai bâties ici, ça en fait des lotissements...

A un moment, tous les 8 mois, on faisait une maison, un autre ouvrier et moi. Alors, il faut compter ça.

Toulouse, le 20/4/98

[début textes]

Si on veut rester ici, il y a des raisons.

Je vis chez mes parents depuis 93. Jíétais étudiant à Alger. Je suis venu terminer mes études en France (4 ans díétudes). Jíai un peu travaillé aussi. En avril 96, je me suis marié avec une française, mais le mariage nía pas tenu, et après 8 mois, elle a quitté le domicile et a demandé le divorce.

Depuis 96, jíai eu 4 récépissés de 3 mois, un an en tout. Après, ils níont pas voulu me les renouveler, à cause de la demande de divorce. Jíai déposé un recours. Bloquer les papiers comme ça díun coup, ce níest pas logique.

Jíavais du travail, jíétais embauché, mais un jour, il y a eu une visite de líinspection du travail sur le chantier. Ils míont demandé la carte de séjour, à ce moment-là, je níavais plus de récépissé. Jíai dû quitter le chantier.

Quand il y a eu la circulaire, jíai envoyé ma demande et jíai refait le dossier. Depuis, je níai rien reçu. Il paraît que la carte est prête, quíelle est dans le dossier, et quíil manquait la signature du préfet. Aux dernières nouvelles, quand on a appelé, on mía dit que non, que le préfet avait refusé. Pourquoi ça ë Sur quelle loi il se base ë

Je travaille ici, je reste ici. Mes parents sont là, mes frères aussi. Quíest-ce que je vais faire en Algérie ë Mes frères ont eu les papiers . Moi je suis rentré régulièrement. Líarmée là-bas, je ne líai pas faite. Je ne vais pas y retourner, surtout vu la situation, même en vacances.

Mon père lui il avait fait les papiers là-bas pour travailler ici. Cíétait début 70. Il a toujours travaillé dans le bâtiment, il vit toujours ici. Moi, maintenant, jíattends. Jíai présenté tous les papiers depuis que je suis entré, et les embauches. Je respecte la loi. La preuve, jíai payé un PV de 1200 F.

Si on veut rester ici, il y a des rasions et il faut en tenir compte.

 

Toulouse, le 29/10/97
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